Samuel Henriquet (1848-1921) aurait pu briller au firmament de la littérature ou de l’architecture si son avenir n’avait pas été contrarié par une réaction apathique de ses lecteurs et par son incapacité à gérer de façon claire ses engagements professionnels d’architecte. Un personnage ambigu, dont l’oeuvre architecturale d’inspiration néo-gothique ne laisse pas de surprendre.

Né en 1848, fils d’un pasteur Suisse, Samuel Henriquet et son ami poète Marc Amanieux, aspirent « au beau, au bien et au vrai ». Rien d’étonnant à ça dans ces années de foisonnement intellectuel qui virent promulguer sous la IIe République l’abolition de l’esclavage.

Républicain convaincu, Samuel Henriquet tente de lancer une revue politique à plusieurs reprises, écrit des pièces de théâtre et s’essaie aux poèmes en vers.

b145Malgré certains succès1, la trivialité d’un monde indifférent à sa sensibilité blesse cet homme curieux de tout. A propos de sa tentative de création du « diapason littéraire », une revue, apparemment peu soutenue par ses abonnés, Samuel Henriquet, dans une lettre à son ami Amanieux, livre ses pensées amères : « la passion des jouissances matérielles étouffe ignoblement, dans les âmes des abonnés récalcitrants, tous les sentiments élevés, le goût du beau, du bien et du vrai ».

Samuel Henriquet, doit sa notoriété, non pas à sa conception de la strophe mais à celle de l’espace. En extrapolant, il est amusant de penser que La villa du Docteur Maire, le Castel gothique et le temple protestant ne doivent leur existence qu’à la pingrerie de lecteurs pas vraiment au « diapason » de ses talents littéraires. Architecte donc… L’homme débute sa carrière à Saint-Foy-la-Grande, dans le Périgord, après avoir suivi les cours de l’école d’architecture de Bordeaux. Les architectes de l’époque n’avaient pas besoin de diplômes reconnus pour exercer leur profession ni de respecter une longue lignée de normes entremêlées dont l’apogée provisoire porterait le doux nom de RT 2012 !

« La passion des jouissances matérielles étouffe ignoblement, dans les âmes des abonnés récalcitrants, tous les sentiments élevés, le goût du beau, du bien et du vrai ». Samuel Henriquet (1848-1921)

Nommé architecte de la ville de Bergerac en 1890, il construit l’hôpital civil et militaire (1890-1894) dont la réception des travaux provoque des échanges tendus, Henriquet prenant la défense des entrepreneurs face à la mairie qui tarde visiblement à régler les factures…

Cependant le véritable point de départ de sa carrière fut l’agrandissement de la maison de famille de Mounet-Sully, célèbre tragédien de l’époque. Son imagination débordante, associée à une maîtrise parfaite des plans, transfigurent ce modeste édifice pour en faire un étrange objet du désir : donjon à mâchicoulis, cloître, escalier ogival,….

En septembre 1902, il rejoint sa mère et sa soeur qui tiennent une pension de famille, rue des Sources. Vichy bouillonne alors de projets. Fin 1912, il se propose, à titre gracieux, comme architecte auprès du conseil presbytéral de Vichy2, dont il assure la vice-présidence. Il construit le temple protestant de la rue Max Durand-Fardel qui sera achevé en 1914. Son laxisme (il ne signe aucun contrat) et l’ambiguïté de la situation (il est juge et partie prenante) lui portent tort, quand il refuse, quelques années plus tard, de régler les différends avec les entrepreneurs et réclame des honoraires, revenant ainsi sur son engagement.

1912, c’est aussi l’année du Titanic. On l’inaugure, il coule. Sombre présage. Il est alors vice-président du comité local de « la Ligue française pour le relèvement de la moralité publique » – traduisons : la lutte contre la prostitution –. Samuel Henriquet quitte Vichy en 1919 ou 1920 pour une question d’argent devenue tout aussi honteuse. Plus personne n’entend parler de lui. Il meurt en 1921 à Roanne.

De son passage à Vichy reste la trace d’une architecture néogothique qui, si elle ne dénote pas dans le foisonnement de styles de la ville, n’en demeure pas moins surprenante.

Le temple protestant

 10, rue Max Durand-Fardel

Dans les temples protestants et les synagogues, la référence au temple de Salomon a poursuivi les constructeurs au fil du temps. L’interprétation de cette oeuvre biblique étant considérée comme indépassable, les constructeurs de temples se sont tournés vers le style gothique. Apparu dès la fin du xiie siècle en Grande-Bretagne, quand l’art roman prédominait en Europe, il devient, outre-manche, néo-gothique dès le XVIIIe siècle, bien avant que Viollet-Le-Duc ne lance, au XIXe siècle, la mode éponyme.

1092Vichy-©Pascale-Beroujon

Financé en partie par la communauté britannique de curistes qui fréquentent Vichy, le temple de la rue Durand-Fardel reprend les codes du temple anglican et notamment du style gothique perpendiculaire qui n’existait pas en France. On reconnait ce style aux voûtes presque plates portées par des colonnes nervurées en forme d’éventail.

A l’intérieur, rien ne doit venir perturber la quête du fidèle. Point d’autels majestueux, mais une chaire. Sans autre ornement que l’évangile de Marc (l’amour de son prochain) et de Jean (la grâce de Dieu), elle surplombe une table de bois toute simple soutenant les évangiles, le pain de la communion et une croix vide. Cette croix ne porte plus le corps du christ. Il est ressuscité…

La villa du Docteur Maire

11, quai d’Allier

Est-ce dû à son emplacement, à son imposante silhouette ou à ce style si particulier, le fait est que La villa du Docteur Maire est un emblème de la ville. Construite en 1911, cette grande villa d’inspiration néo-gothique située au bord des quais de l’Allier, près de la Rotonde, se distingue par des éléments architecturaux spectaculaires.

Haute de six étages, la villa du Docteur Maire3 s’élève selon un plan trapézoïdal et présente une très grande variété de styles historiques, tant au niveau des baies que des loggias. Sa tour d’angle (quai d’Allier et rue du Golf), dotée d’un chemin de ronde à mâchicoulis sous couronnement, illustre cet éclectisme. A l’intérieur un décor exubérant composé d’une immense cheminée agrémentée de feuilles d’acanthes vert amande et d’escargots dorés, constitue la marque d’une grande ouverture d’esprit. Cette audace a dû se payer par quelque courant d’air sournois et une luminosité de grotte.

Aux antithèses des formes rectilignes qui ont marqué l’architecture de l’avant-guerre (maison sur la cascade de Frank Lloyd Wright, villa Savoye, Le Corbusier), la villa du Docteur Maire aurait pu inspirer le style débridé des architectures contemporaines.

Les architectes de l’époque n’avaient pas besoin de diplômes reconnus pour exercer leur profession ni de respecter une longue lignée de normes entremêlées dont l’apogée provisoire porterait le doux nom de RT 2012 !

Castel gothique

25, boulevard de Russie

Le Castel gothique ne laisse pas indifférent. Il ne laisse pas non plus de doute sur la volonté de son commanditaire, le docteur Pierre Desgeorges, spécialiste des dérèglements intestinaux, de se distinguer. Arrivé en 1910 dans la ville thermale, Pierre Desgeorges, jeune médecin, décide de se faire construire une villa qui abrite son cabinet médical. Construite en 1910 dans le courant historiciste, cette villa néo-gothique est le plus bel exemple du genre à Vichy. A partir de formes du gothique flamboyant, Samuel Henriquet s’est efforcé de créer une silhouette pittoresque.

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L’exception se mesure à l’extérieur de la villa composée d’éléments architecturaux asymétriques sur la travée centrale. Il s’agit là de souligner l’aspect « médiéval » : porte d’entrée déplacée sur la gauche, surlignée par une archivolte en accolade ornée de sculptures de choux frisés.

Le castel Gothique présente de beaux volumes intérieurs, notamment celui du hall avec ses poutres apparentes et ses lambris d’appui en chêne et une ornementation extravagante : une chimère installée sur une rambarde séparait la salle d’attente de la partie privée. Le comble du chic, par-delà l’impression de mystère qui se dégage aujourd’hui de cet intérieur remarquable4 tient dans ces signes extérieurs de richesse d’époque : monte-plats, volets roulants en bois et comble du raffinement, placards qui s’allument quand on les ouvre…

1 Son talent littéraire sera provisoirement reconnu quand deux de ses pièces, La voix du rêve, un hommage à Molière, et un Roméo et Juliette seront jouées à la Comédie Française.
2 Une émanation de l’église évangélique réformée de Vichy.
3 Le Docteur Maire fut chirurgien des hospices de Vichy qu’il a modernisés. Il permit aux religieuses de préparer le diplôme d’infirmière.
4 Le Castel gothique est classé à l’inventaire des monuments historique depuis 1991.

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