La rue Hubert-Colombier représente la quintessence du Vichy de la Belle époque quand toutes les forces vives étaient tendues vers un même but : rendre la ville toujours plus moderne et attrayante vis-à-vis d’une élite versatile qui contribuera à forger l’image de Vichy, « reine des villes d’eaux ». La rue, longtemps privée, aujourd’hui point de passage entre la vieille ville et le centre-ville, offre à la vue un ensemble homogène de villas caractéristiques d’une architecture débridée.

Au début du XXe siècle, l’atmosphère est euphorique. Les avions représentent une promesse d’au-delà (dans tous les sens du terme), les automobiles ont dépassé le stade du hoquet et on assiste à la naissance d’une culture de masse. Le progrès et son corollaire, la paix, semblent bien installés.

Entre 1890 et la Première Guerre mondiale, Vichy se développe frénétiquement. La municipalité, la Compagnie fermière et des promoteurs privés (médecins, architectes, banquiers…) dessinent la ville, animés par une vision sanitaire pour les uns, par une saine émulation artistique portée par la promesse d’une rente, pour les autres.

Vichy : une mue subite

Hôtels, casinos et lieux de divertissement fleurissent. Le thermalisme est triomphant. La physionomie de la ville s’en trouve fortement modifiée. Déjà l’expansion urbaine avale les champs alentours. Partout on élève des petits hôtels ou des villas pour buveurs d‘eau. Jamais on aura construit autant en si peu de temps, le tout dans un périmètre aussi réduit.

L’hôtellerie devient la première activité économique de la ville, qui comptera jusqu’à 122 hôtels en 1901.

Cette unité d’action, de lieu et de temps, place Vichy dans une situation exceptionnelle par rapport aux autres villes balnéaires (Arcachon, Biarritz, Vittel…). Partout l’œil du piéton est attiré par le luxe et la fantaisie des ornementations des maisons. Là une frise en céramique pour une touche néo-mauresque (Villa tunisienne, boulevard Carnot) ici des chapiteaux ornés de motifs végétaux stylisés pour évoquer un palais vénitien (Villa vénitienne, rue de Belgique), là encore des fenêtres à meneaux et une étrange gargouille (Villa du Docteur-Maire, quai d’Allier). Vichy connaît une mue subite.

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Villa Saïgon, Villa gothique, Villa Saïd, Little cottage… Autant de noms évocateurs pour un voyage concentré sur quelques kilomètres carrés. Le même principe appliqué au tourisme de masse un siècle plus tard porte un autre nom : Disneyland !

Le style « Nouille »

Un écosystème se met en place avec ses codes architecturaux, ses non-dits, son classicisme exubérant (du néo classique au néo mauresque en passant par le néo gothique, etc…) et ses lignes de ruptures.

L’Art nouveau en est une. En opposition aux styles évoqués ci-dessus, il s’inspire de la nature, plébiscite les formes asymétriques et s’affirme grâce à l’emploi du verre et du fer sublimés et produits en série.

Ses promoteurs sont connus ; on pense à Hector Guimard, immortalisé en France par ses bouches de métro ; Victor Horta, en Belgique ou encore Gaudí, en Espagne. Les architectes vichyssois n’ont pas encore totalement intégré cette mouvance, tout comme les commanditaires des villas, qui ont peur que l’Art nouveau effraie les clients. On parle alors de style « nouille » pour parler de l’Art nouveau…

Un kaléidoscope de styles architecturaux

Conçues à la charnière du XIXe et du XXe siècles, les villas de la rue Hubert-Colombier, sont à l’image du foisonnement de styles de l’époque : régionaliste, d’inspiration historique ou Art nouveau. En décembre 1894, Hubert Colombier achète la dernière zone non lotie du centre de Vichy. Un emplacement stratégique. L’homme a le profil du fils de famille : études de commerce, séjour linguistique en Angleterre, créateur de la Banque de Vichy. Pourtant il a les pieds sur terre. Il confie à Antoine Percilly la réalisation du plan du lotissement et d’une grande partie des villas qui le constituent. Les travaux commencent en février 1896. Hubert Colombier meurt en 1899.

Maison de poupée

Située à l’entrée de la rue Colombier (N° 20), la pittoresque maison du concierge est l’œuvre de l’architecte Honoré Vianne. Inscrite à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques en 1988, cette curiosité architecturale concentre sur une minuscule surface (12 m2) une multitude de poncifs du style médiéval : faux colombages, fermes débordantes, arcs en accolade, trèfles et quatrefeuilles ou vitraux. un style que l’on retrouve d’ailleurs appliqué à la propre maison de l’architecte aux 17 et 21 rue Roovère.

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Aux extrémités de la voie non encore construite, Hubert Colombier fait rapidement élever des grilles de clôture et cette maison pour le concierge. A voir l’étroitesse des lieux, il faut croire qu’Hubert Colombier était effectivement plus soucieux de sa sécurité que du bien-être du concierge, qui n’était autre que son cocher. À noter enfin que la seconde maison de concierge initialement prévue à l’autre extrémité de la rue ne verra jamais le jour.

Villa jurietti

11, rue Hubert-Colombier (Henri Despierre. 1895-1897)

Cet ensemble se compose d’une villa principale, la villa Jurietti et de villas locatives. La villa Jurietti, se distingue par sa superficie (630 m2 contre une moyenne de 230 m2 pour les autres villas) et son style néo renaissance. En extérieur, la façade, qui donne sur la rue, présente des éléments décoratifs spectaculaires comme ce fronton échancré surmonté d’une coquille Saint-Jacques, la porte d’entrée en chêne sculpté ornée d’un cartouche à décor végétal entourant l’initiale « J », comme Jurietti.

La villa Jurietti, contrairement aux autres maisons du lotissement, n’était occupée que par M. et Mme Jurietti, et leurs domestiques. Le luxe de la décoration et sa taille imposante font de cette villa l’une des plus importantes de Vichy. A l’intérieur : des cheminées sculptées, des plafonds peints et le portrait de la fille de la maison sur le trumeau d’une cheminée. Tout ici est conçu pour marquer la noblesse du lieu.

Villa Van Dyck,
 ou castel Van Dyck

9, rue Hubert-Colombier (Antoine Percilly, 1898)

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La villa est l’œuvre d’Antoine Percilly, un des architectes les plus prolifiques de Vichy. Elle justifie son appellation par son grand pignon chantourné, à la façon amande, dans lequel s’ouvre deux portes fenêtres jumelées et ses parements de briques sur l’ensemble de la façade. À l’intérieur, la disposition des pièces est caractéristique des villas louées à la saison. L’entrée, placée au centre de la façade, s’ouvre sur un couloir qui mène à la cage d’escalier. Il dessert deux chambres, un salon, une salle à manger et une cuisine en rez-de-jardin. Au premier étage : quatre chambres, chacune amputée d’un espace dédié au cabinet de toilette. Entre 1940 et 1942, le castel Van Dyck abrita la résidence de l’ambassadeur d’URSS, qui prenait un malin plaisir à garer dans la rue ses deux grosses voitures… américaines.

Villa Liberty

14 rue Hubert-Colombier (Antoine Percilly, 1902)

La Villa Liberty est la dernière des
 maisons construites dans la rue Hubert-Colombier. C’est le point final,
 bien indirect, de l’œuvre d’Hubert
 Colombier. Indirect car cette villa, 
de style Art nouveau ou « modern
style », fut commandée à l’archi
tecte Antoine Percilly par la veuve
 d’Hubert Colombier, remariée peu 
de temps après la mort de son mari 
avec un homme de treize ans son
 cadet. La hardiesse de ce geste aurait 
pu éloigner le couple de la vie mon
daine vichyssoise mais il n’en fut rien. Bien au contraire les Lalaubie recevaient toute la bonne société. La Semaine de Cusset-Vichy déclare, le 18 août 1906 : « Mme de Lalaubie, qui a le don de parler et qui a de l’esprit tous les jours, a fait les honneurs de sa maison avec l’aisance gracieuse qui lui est propre ». L’échotier avait dû apprécier les petits fours… Identique aux plans-type des autres villas construites par Antoine Percilly, la villa Liberty se distingue surtout par des éléments de décoration comme ces lucarnes en forme de coquille stylisée ou encore grâce à sa frise émaillée de grès multicolore aux motifs floraux.

À l’intérieur, la créativité débridée des artistes Art nouveau s’exprime dans les balustres métalliques de la rampe d’escalier en forme de L (comme Lalaubie !) ou dans un héron, des cerisiers en fleurs et un hibiscus japonisant dessinés dans la verrière d’une double porte.

Les Lalaubie aiment afficher leur modernité
. Provocation ou pas, la Villa Liberty s’élève juste en face de la Villa Jurietti. Un détail ? 
Pas vraiment quand on sait à quel point l’accorte veuve était en indélicatesse avec ses parents contre l’avis desquels elle s’était remariée. 
La perspective d’avoir à remplir 25 camions a sûrement empêché ces derniers de déménager pour ne plus subir cet affront !

EN IMAGES

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