UN MATIN, DÈS POTRON-MINET, À L’HEURE OÙ BLANCHIT LA CAMPAGNE, QUAND D’AUTRES SE RASENT À BLANC EN RÊVANT DE CAMPAGNE PRÉSIDENTIELLE, EUGÈNE EUT UNE VISION DANS UN ENJOLIVEUR. IL S’EST VU FRANCHISSANT LA QUARANTAINE SA VIE TRACÉE DEVANT LUI, COMME LE PROFIL PARFAIT D’UNE CADILLAC ELDORADO DE 1953. C’ÉTAIT SANS COMPTER SUR LA DÉTERMINATION DE L’ARTISTE.

L’histoire d’Eugène a commencé dans une grange vu que le garage de Steve Jobs était déjà occupé. Après une formation dans les règles de l’art, Eugène a vite compris qu’il ne pourrait pas travailler chez un carrossier « classique ». Il se voyait déjà tau- lier de la tôlerie lorsque sa rencontre avec une 2CV et un D4B a révélé chez lui une irrésis- tible appétence pour les vieilles bielles. Mais le jeune Scarabée a dû en triturer de la Beetle avant de trouver sa voie. Cent fois sur le marbre remettre son ouvrage aboutissait trop souvent à des centaines d’heures payées des clopinettes. Il a même fait une longue pige dans le bâtiment pour faire bouillir la marmite et mûrir son projet.

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Car son turbin est autrement plus laborieux que de commander une pièce numérotée et de la boulonner à l’emplacement de l’ancienne ! Vu que des pièces y’en a point, il faut bien les fabriquer à partir de zéro ou peu s’en faut. Et c’est là que la calculette s’affole car ces vieux coucous nécessitent un matos de folie : rôtis- soires, gabarits, montages de marbre… Lequel matériel doit lui-même être pour partie « fabri- coté » et le temps passé sur l’outil est autant de moins consacré aux belles en déliques- cence… Des années de galères à ronger son frein, comme la rouille l’acier. A se sortir le plus petit salaire de la boîte. A emprunter les caisses des copains car c’est bien connu, les carrossiers sont les plus mal véhiculés !

Jusqu’à cette prise de conscience, pas si ancienne, que s’il voulait durer dans le métier et cajoler encore longtemps ses cougars, il fallait tirer la juste rémunération de son œuvre. Un matin, le jeune padawan en a eu soupé de bri- coler les droïdes pour des nèfles sur Tatooine, de jouer les Gepetto pour des pantins ingrats et il est devenu… Tadaaam ! Un chef d’entre- prise. Désormais, il accouche les attentes des clients façon Freud, en allant à la racine du mal. Vous venez pour une aile cabossée ? Il vous trouve un train roulant décalé !

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VU QUE DES PIÈCES Y’EN A POINT, IL FAUT BIEN LES FABRIQUER À PARTIR DE ZÉRO OU PEU S’EN FAUT

Il estime aux petits oignons, établit des devis 1, 2, 3 ou 4 étoiles, modulés en fonction de la portée des opérations, à la croisée des moyens et des ambitions. Il manage du sol au plafond, fait des causeries régulières d’avant match pour distiller ses messages sans trala- las ni trémolos, remercier ou remobiliser, untel ou l’équipe en fonction des performances individuelles ou collectives. « Pas faire de faute ! Pas faire de faute ! ». Il mignote son équipe, convaincu que si les gars sont bien dans leur bleu, le travail sera perlé et le client content ! Il gère la fougère comme un as de la compta analytique : ses troupes notent dans un petit carnet perçu à l’incorporation chaque minute passée à accomplir telle mission, sur telle caisse, à sortir tel gars de la panade… Il facture au mois pour éviter les déconvenues et irradier la boîte d’un nourrissant cash flow. Il fait périodiquement des repor- tings clients et briefe ses hommes : « déresponsabilisez-vous ! » pro- fesse-t-il. Une mauvaise surprise au démontage ? Un guignon au grattage ? Une gonade dans le potage ? On photographie ! On documente ! On démine ! On dit ce qu’on fait, on fait ce qu’on dit et on montre ce qu’on fait. Bref, on éclaire le client plutôt que de plu- mer le pigeon.

Ce gars est un ERP à lui tout seul. Son comptable dort comme un bébé et son banquier est carré- ment amoureux de lui. Lorsqu’il s’est enquis d’un emprunt pour moderniser son local, un établisse- ment bancaire concurrent lui a fait la danse du ventre. L’homme fiche parfois la frousse avec sa volonté de maîtriser tous les paramètres de son activité. Et on se dit que du souci de la perfection à la psychose obsessionnelle il n’y a qu’un pas. Les exemples d’artisans d’exception qui se sont abîmés dans leur travail en quête de l’inaccessible étoile ne manquent pas. Mais d’un sourire, Eugène éteint notre inquiétude : ça aussi, c’est sous contrôle.

PAS BÉGUEULE, CHEZ LUI LA R5 CÔTOIE LA PORSCHE SANS CHICHI.

Autant le dire maintenant, Eugène tôlerie est une affaire qui roule. Ça se bouscule au portillon pour entrer dans le carnet de com- mande. C’est qu’à force de prouesses et de coups d’éclat, le bouche à oreille a fini par jouer une jolie petite musique. Eugène béné- ficie à présent d’une triple recommandation : celle de ses anciens clients —ses meilleurs commerciaux— qui continuent à faire suivre leurs danseuses à l’atelier, celle des experts en automobiles anciennes qui ne peuvent que ratifier le travail d’orfèvre de la tôlerie et celle de ses pairs qui n’hésitent pas à lui envoyer des clients quand le taf n’est pas dans leurs cordes.

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Pour autant, l’homme n’a pas pris la grosse tête, loin s’en faut, même si celle-ci est bien accrochée entre ses deux épaules. Il sait parfois arrondir les angles et se mettre à la portée de tous les châssis. Pas bégueule, chez lui la R5 côtoie la Porsche sans chichi. Il ne laisse pas la Deuche vous mettre dans la dèche. En cas de coup de moins bien côté budget, il donne le temps (raisonnable) au client de se refaire. Voire, pour les amateurs exceptionnellement éclairés, il leur fait mettre la main à la pâte (même s’il n’aime pas trop les cache-misère) pour faire baisser la facture. Pas raciste non plus, l’atelier parle toutes les langues. Il faut bien se faire comprendre des belles françaises, anglaises ou suédoises… Une vraie tour de Babel de l’automobile ! Bon évidemment, pionnier du vintage oblige, l’Allemand occupe une place de choix à l’atelier, même si Eugène refuse de se transformer en machine à Cox ou à Combi.

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Le téléphone sonne sur son bureau mais Eugène ne répond pas toujours : hyper sollicité, il lui faut fatalement opérer une sélection. De toute évidence, seuls les clients les plus déter- minés, ceux qui n’hésitent pas à franchir la porte de l’atelier peuvent lui confier la clef de leur bonheur. Aujourd’hui la philosophie d’Eugène, c’est de valoriser un savoir-faire, pas de vendre une prestation. Il en fait beaucoup, il en fait des caisses… C’est normal, c’est son métier !

Shooting dans des lieux emblématiques de Vichy