Evoquer l’opéra de Vichy c’est inévitablement revenir dans les années 1920, ou roaring twenties, quand l’élite des cinq continents affluait à Vichy, aimantée par le puissant attrait du jeu, la promesse d’une vie mondaine et culturelle de bon ton et la croyance aveugle dans les beaux discours carrés d’une médecine impérieuse, à défaut d’être impériale. Bien souvent, une simple petite affection chronique, mais néanmoins présentable, servait d’alibi pour venir « séjourner » à Vichy, un lieu de « villégiature » par excellence. Séjourner, villégiature, deux mots scotchés au fond du dictionnaire mais pas si désuets que ça puisqu’ils façonnent, aujourd’hui encore, l’aura de cette ville où le naguère et l’aujourd’hui sont intimement mêlés.

Inauguration de l’Opéra, 2 juin 1901. Chronique mondaine.

Dimanche 2 juin 1901. Baignée d’or et d’ivoire, la foule, véritable gulf stream humain en route vers le « La », s’engouffre pour la première fois dans l’Opéra de Vichy enfin décoré.

De part et d’autre de l’allée centrale, des rangées de fauteuils moelleux forment une armée de velours immobile. Ils attendent l’assaut d’une foule compacte qui l’envahira, insouciante et fébrile.

Pour l’instant des grappes humaines s’agrègent ou se désagrègent, de-ci de-là, selon les humeurs. Les uns et les autres se congratulent.

L’intemporel et le volatil, l’argent et l’art, sont désormais réunis d’un seul trait architectural que nous devons à Charles Lecoeur et au jeune Lucien Woog1.

Ici, les fastes napoléoniens s’oublient vite dans les courbes de cet Art Nouveau, dont Rudnicki, ce vieux monsieur courtois, me rebat les oreilles.

Force est de constater que l’impression est belle. Point de cariatides boursoufflées, d’apollons joufflus pour nous amuser mais la pureté d’un ovale : une oeuvre de béton fort bien exécutée qui, aujourd’hui, et demain encore, suscitera l’élévation de l’âme à moins qu’il ne fasse office de timbale géante. De part et d’autre de cette coupole bienveillante, quatre lyres avec des visages d’artistes. Sarah Bernhardt, Réjane Coquelin, Cléo de Mérode, Mounet Sully, figées dans le stuc, contemplent la foule bruissant de vanités.

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Ce coeur palpitant, ces engouements de roseaux et ces vérités intermittentes, qui font et défont les réputations à la vitesse hollywoodienne de 24 images-seconde, ne s’arrêteront que lorsque M. Charles Fère, le digne directeur de la Compagnie fermière, notre hôte, toussotera trois fois, une fois discrètement puis bruyamment à la troisième, avant de s’adresser à la salle dans un discours lyrique dont il a le secret. Mais pour quelques instants encore, les balcons supérieurs s’étagent en longs replats qu’une houle humaine viendrait recouvrir. La marée étant à son apogée, je distingue la silhouette vaporeuse de Liane de Pougy en train de jauger un roi du plomb à moins qu’il ne s’agisse d’or ou de platine.

Sur le côté du théâtre, dans les anciennes loges impériales plus personne n’empire.

Hum, hum ! Monsieur Fère commence son discours. Le silence tombe d’un seul coup comme une nuit tropicale.

Que m’importe la vacuité des mots, demain soir je serai chez Maxim’s avec mon ami Clément Ader et nous parlerons de son « plus lourd que l’air » qui défraye la chronique ou encore de ce Camille Jenatzy qui vient de franchir les 100 km/h avec sa « Jamais contente ». Le progrès nous emballe et accélère le temps. Demain Vichy devenue ville champignon, verra les palaces pousser en une nuit.

1 Le Théâtre du casino, achevé en 1901, soit l’actuel opéra, est construit comme une extension du casino de 1865 (Charles Badger). Il est relié par un hall à l’ancien casino qui disposait d’une salle de théâtre de 1.200 places, aujourd’hui transformée en auditorium.

Opéra… et palais des congrès

Joyau du patrimoine architectural de la ville, le Palais des congrès – Opéra est constitué de l’ancien Grand casino, construit en 1865 à la demande de l’empereur Napoléon III, et de la salle de l’opéra. En 1995, il devient Palais des congrès et offre une harmonie unique entre des salons restaurés à l’identique et des espaces modernes imaginés par l’architecte Jean Guilhem de Castelbajac. Il accueille les congrès, séminaires et salons des plus grandes entreprises qui bénéficient d’un environnement unique en France : 18 000 m2 au coeur de la ville, à 5 min à pied de plus de 1 300 chambres d’hôtels…

Un passé plus que parfait

Béjart a dansé pour la première fois à Vichy, en 1946, dans Le Festin de l’araignée. Si l’oeuvre n’a pas tissé sa toile jusqu’à aujourd’hui, il n’en reste pas moins deux souvenirs émouvants sous les formes d’une lettre que le père de Maurice Béjart avait rédigée pour autoriser son fils mineur à danser et, clou du spectacle, le costume de ver blanc (dévoré par l’araignée) porté par Maurice qui deviendra Béjart.

Vichy, une ville moyenne par la taille, a tout d’une grande et son opéra Art Nouveau, le plus grand en France à sa construction après l’Opéra Garnier à Paris, est là pour nous le rappeler.

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Dans l’entre-deux guerres, Vichy culmine en haut de l’affiche avec son festival d’été. La programmation est furieusement éclectique. Toutes les facettes de l’art dramatique sont réunies, du théâtre de Labiche à celui de Shakespeare et, dans le même temps, Karl Elmendorff donne sa tétralogie, précédée ou suivie par Mam’zelle Nitouche, un des sommets de l’opérette gaillarde.

Certes, les fastes s’effaceront devant le temps qui passe mais le musée de l’Opéra de Vichy, et son riche fonds documentaire, sont là aujourd’hui pour lutter contre l’oubli.

C’est Josette Alviset qui s’y colle. Ça lui vient de toute petite ; quand son père dirigeait (de 1952 à 1963), le festival d’été de Vichy. Ses souvenirs de petite fille admirative devant les robes à fleurs des dames et les noeuds papillon des messieurs, sans oublier une bonne petite partie de belote avec Charles Munch, ont fait le reste. Une époque qui voyait la planète musique, danse et théâtre converger l’été des quatre coins de France (et d’ailleurs) pour envahir les parcs et les kiosques. La ville n’était alors plus qu’un immense orchestre en plein air. Il n’eut pas été incongru qu’on y tourne les demoiselles de… Vichy. Les plus grands artistes venaient « cachetonner » à Vichy comme Boulez, Michel Plasson, Philippe Jarrousky.

Béjart a dansé pour la première fois à Vichy, en 1946, dans Le Festin de l’araignée. Si l’oeuvre n’a pas tissé sa toile jusqu’à aujourd’hui, il n’en reste pas moins deux souvenirs émouvants sous les formes d’une lettre que le père de Maurice Béjart avait rédigée pour autoriser son fils mineur à danser et, clou du spectacle, le costume de ver blanc (dévoré par l’araignée) porté par Maurice qui deviendra Béjart.

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Par-delà cette pièce de tissu anecdotique, et d’ailleurs fatiguée, les innombrables photos et affiches, une bibliothèque musicale exceptionnelle (8 000 titres de partitions d’orchestre avec toutes les parties séparées) et les maquettes de décors de théâtre, guillerettes ou funestes, constituent la vraie richesse de ce petit musée qui, lui aussi, a tout d’un grand.

Son fonds documentaire représente une collection unique et précieuse, comme en témoignent les nombreux chercheurs qui viennent tous les ans, de plus en plus nombreux, consulter les archives du musée dans la salle des coffres de l’ancienne Caisse d’Epargne (le musée occupe les locaux d’une ancienne banque).

Des lettres de remerciements de tel ou tel artiste, des intentions d’un décorateur, des programmes d’époque, les registres de paie (pour les passionnés de comptabilité ou des paléosyndicalistes…) tout est fait ici pour aiguiser la curiosité des visiteurs, mélomanes ou pas. Nous aimons beaucoup ce Journal des baigneurs, avec ses pages jaunies, qui nous plonge dans un passé si proche et si lointain, quand on annonçait encore la visite des étrangers dans le journal. Facebook s’en charge aujourd’hui. Puisse-t-il jaunir…

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